Chapitre 8

Quelques jours plus tard, notre père et moi eûmes une discussion à coeur ouvert : je m'étais éloignée de lui durant l'été, depuis l'incident de ma première promenade à cheval, et il l'avait remarqué, comme il me le dit ce jour-là. Nous avons pris le temps de nous asseoir et de parler autour d'une bonne tasse de thé, comme nous ne l'avions pas fait depuis longtemps... depuis Londres, en fait. Il me raconta la gamme d'émotions à travers laquelle il était passé en apprenant que j'étais partie, seule, à cheval, sans connaître les environs ni l'animal que je montais. Son inquiétude s'était transformée en soulagement en me voyant revenir, couverte de poussière et le sourire jusqu'aux oreilles, puis il avait senti la colère monter, sans savoir d'où elle provenait, mais elle avait explosé sur moi, sans qu'il puisse la contrôler. Depuis qu'il nous avait annoncé notre départ de Londres, il avait changé, lui dis-je; je sentais qu'il avait de la difficulté à contrôler ses émotions, que ce soit la joie, qui se transformait en euphorie, la tristesse, qui se changeait alors en mélancolie et en déprime, ou la colère, qui devenait de la rage.


« Connais-tu la raison, Cecilia, de notre départ? Sais-tu pourquoi nous sommes partis si brusquement, si rapidement? », me demanda-t-il.

« J’avoue que non, père… », lui répondis-je prudemment mais intérieurement heureuse qu’il se confie finalement à moi.

« Tu es pourtant une jeune femme intelligente… » Il s’ébroua alors comme un cheval, puis soupira. « Tu as dû remarquer que les femmes de plusieurs classes sociales ont commencé à hausser le ton, en Europe, n’est-ce pas? »

« Oui, père, en effet! Julia (la fille d’un ancien voisin londonien) m’a raconté plusieurs choses à ce sujet, mais je croyais que ce n’étaient que des ragots ou des colères passagères. »

« Eh bien, c’est beaucoup plus grave que tu le crois, ma chérie. Les femmes commencent à se sentir, comment dire… »

« Mises de côté? »

« Oui, Cecilia. Depuis plusieurs siècles, les femmes sont vues comme étant inférieures aux hommes. Sans raison, à mon avis! »

À cette dernière phrase, je ressentis une chaleur monter dans mon cœur; un homme, mon père qui plus est, croyant que les femmes n’avaient aucune raison d’être rabaissées!

« Bien sûr, quelques sociétés étaient matriarcales, mais elles sont rapidement tombées dans l’oubli à cause des hommes qui ont littéralement marché sur leur gloire et se sont autoproclamés rois, despotes, magnats, pharaons, empereurs…

Il soupira à nouveau, puis continua sur un ton sombre.

« Tu vois, ma chérie, toutes ces histoires que Julia t’a racontées, tu peux les croire. Toutes ces colères féminines, malgré leur justification valide, sont négativement perçues par la plupart des hommes de notre société qui, tu le sais, sont convaincus d’être les seigneurs de ces dames et ainsi, selon eux, supérieurs! Ils tentent donc par tous les moyens connus de rabaisser constamment les femmes, peu importe lesquelles, pourvu qu’elles possèdent un sexe féminin. Tu as connu toi-même l’expérience, n’est-ce pas, en montant à cheval? »

« Hélas oui… »

« Mais tu portes en toi la même ténacité que ta mère. Je te félicite, Cecilia, pour cette persévérance. Si tu fais partie de ces femmes qu’on nomme féministes, dans quelques années, tu seras l’une de celles qui porteront le flambeau. Tu n’étais pas encore née quand j’ai eu le bonheur de rencontrer Annie, grâce à ta mère, dont tu as souvent entendu parler, n’est-ce pas? Eh bien, cette femme, en 1888, avait organisé une grève avec les allumetières de l’entreprise Bryant and May, qui se solda en victoire retentissante! Elle partit en Inde alors que tu étais bébé, mais avant cela, avait participé à plusieurs rassemblements et manifestations à Londres pour défier l’autorité patriarcale. »

Il prit une gorgée de thé, déglutit, puis continua sur sa lancée.

« J’ai entendu parler de rassemblements de plus en plus dangereux; des femmes tuées, il s’en compte maintenant par dizaines lors de ces manifestations! C’est en connaissance de cause que j’ai pris une décision difficile mais nécessaire…

« Notre déménagement dans une petite ville lointaine de France… », soufflai-je.

« C’est cela. Ce n’est probablement pas ici que je vous verrai la gorge tranchée à cause de ces hommes phallocentriques, par bonheur! »


Je soupirai, regardant mon père d’un autre œil : il nous avait fait quitter notre patrie pour nous protéger, notre mère, Clara et moi… Je lui en serais éternellement reconnaissante. Je l’embrassai avec chaleur, puis lui demandai s’il accepterait que j’aille à nouveau monter à cheval. Il me le céda, en autant que je sois accompagnée par quelqu’un qu’il connaîtrait. Je me promis de le présenter dès que possible au garçon d’écurie, qui m’avait renouvelée sa proposition de m’accompagner en promenade.

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