Chapitre 6

Le vert tendre des premières pousses des feuilles s'était transformé en vert forêt depuis quelques semaines lorsque nous pûmes récolter nos premiers légumes, sans compter les radis que nous avions déjà dévoré près d'un mois plus tôt. Notre hôtesse cuisinait des conserves de tomates vertes et nous avait initiées, notre mère, Clara et moi, à l'art des sauces basées sur ce légume délicieux (d'autres l'appelleraient un fruit, à cause de la façon dont il poussait sur un petit arbuste) pour accompagner les pâtes fraîches. Nous recueillions également des poivrons en abondance et dans quelques semaines, lorsque les aubergines et les courgettes atteindraient une grosseur satisfaisante, nous pourrions cuisiner la fameuse recette de légumes méditerranéens. Celle-ci contenait toutes sortes de légumes frais que les villageois faisaient pousser sur leur terre, avec des fines herbes telles que thym, romarin, feuilles de laurier, et était également accompagnée de champignons cueillis en forêt après une bonne averse. Nous avions d'ailleurs accompagné madame Georgette pour sa cueillette de chanterelles, qui abondaient en cette période de l'été chaude et humide. Il faisait si chaud, du reste, que nous passions une partie de nos journées à nous baigner dans la Méditerranée, avec Julian et Clara ayant terminé l'école pour la saison.


Un soir, après avoir terminé le repas, monsieur Pierre invita notre père à l'accompagner à Marseille le lendemain pour acquérir des outils de ferme; il avait besoin de plusieurs instruments pour travailler la terre et sa femme lui avait aussi demandé d'acheter des ustensiles pour la cuisine. Notre père accepta l'invitation avec un plaisir visible; ils ne reviendraient que le surlendemain, la route s'étalant sur environ cinq heures en carriole. Ils partiraient à l'aube avec trois voisins : le charretier, le maréchal ferrant et un cultivateur feraient également partie de l'expédition. Notre père s'empressa de remplir un petit sac de voyage et plia soigneusement, entre deux pages d'un livre, une liste d'achats que notre mère lui avait préparée. Marseille, en ce début de XXe siècle, était une ville de prédilection pour tout un chacun, que ce soit quelqu'un de passage ou un villageois d'une bourgade avoisinante : le soleil réchauffait la ville près de 300 jours par année, ce qui devait grandement influencer les touristes lorsqu'ils choisissaient leur lieu de villégiature. Moins de deux ans auparavant, du printemps à l'automne 1908, la Grande Exposition internationale d'Électricité s'y tenait, où le public nombreux put applaudir les plus extraordinaires inventions reliées à ce nouveau mode d'énergie, telles que des ampoules d'Edison, un téléphone de Bell, et même la voiture électrique de Trouvé!


Notre père et notre hôte quittèrent la maison aux petites heures du matin le lendemain; ils arriveraient vers midi à Marseille, si tout se passait bien sur la route, et ne reviendraient que le soir suivant. J'en profitai pour retourner à l'écurie : pas de chance que notre père apprenne ma petite escapade à cheval cette fois-ci, si tout le monde tenait sa langue! Je retrouvai le garçon qui m'avait fait une vilaine plaisanterie et lui demandai si Fougue, la jument que j'avais montée, était dans sa stalle. Il me confirma qu'elle n'était occupée qu'à digérer son avoine du petit-déjeuner; il m'accompagna dans la salle d'équipement et m'observa seller et brider ma monture en souriant. Il semblait un peu gêné et s'excusa de son comportement, lorsqu'il m'avait joué un méchant tour; il ne se doutait pas de mon expérience en équitation et avait supposé qu'il rirait un bon coup, mais qu'il m'aiderait par la suite à me relever en cas de chute. Sans rancune! je l'invitai à m'accompagner mais il déclina ma proposition, m'apprenant qu'il avait beaucoup de travail à faire à l'écurie; la prochaine fois, il viendrait avec moi et me montrerait les plus beaux endroits autour du village. Il me conseilla de terminer ma balade sur la plage; Fougue adorait galoper sur le bord de la mer, il l'avait appris à ses dépens en perdant le contrôle de la jument.


Cette fois-ci, au lieu de contourner la forêt, je m'y aventurai : ma monture était plutôt docile ce matin-là, occupée effectivement à digérer son repas du matin. Nous marchions tranquillement, contournant les arbres, lorsque j'aperçus un mouvement devant moi. J'immobilisai Fougue, qui ne renâcla même pas, et observai l'animal qui leva la tête vers moi, pour la ramener presque aussitôt vers la terre pour mâchouiller un brin d'herbe. Un chevreuil! c'était la première fois que j'en apercevais un. Quelle magnifique créature... délicate et gracieuse, élégante et légère, elle ne semblait pas impressionner Fougue, qui s'était arrêtée à ma demande et en avait profité pour brouter. Tout à coup, sans crier gare, ma monture leva la tête à la vue d'un sanglier, un oiseau battit des ailes en s'envolant et le chevreuil s'en fut, la queue haute et fière. L'animal qui venait d'apparaître et qui avait affolé Fougue ne lui porta pas attention et continua son chemin, suivi de quatre versions en miniature, ses bébés. Je restai discrète, attentive à ne pas faire un seul bruit pour apeurer la maman sanglier et l'amener à charger. Après quelques minutes de silence, dès que j'eus la certitude que les animaux étaient assez loin, je tournai bride et retournai vers la prairie.

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