Chapitre 5

Les journées suivantes, je me tins plutôt discrète; ne voulant pas inutilement impatienter notre père, malgré sa sérénité coutumière qui s'était semble-t-il envolée depuis l'annonce de notre départ de Londres, je choisis de rester sous le radar. Mon escapade à cheval s'étant terminée sur les chapeaux de roue, je me concentrai sur l'aide que je pourrais apporter à notre mère aux fourneaux et dans le jardin, que nos hôtes avaient commencé à défricher pour y planter plusieurs fruits et légumes, sans compter des fleurs comestibles, que nous retrouverions dans nos assiettes d'ici quelques semaines. Pour l'instant, nous mangions principalement ce que les pêcheurs du port de Carry-le-Rouet obtenaient de la Méditerranée et vendaient aux villageois : la saison de pêche venait à peine de débuter et notre père commença à accompagner un voisin dans son bateau pour nous rapporter de belles prises; Julian y alla une fois mais ne pêcha rien ce jour-là, la chance n'étant pas de son côté.


Les journées allongeaient, lentement mais sûrement, puis le doux vert foncé des feuilles matures remplaça le vert éclatant des nouvelles pousses. Un après-midi que je passais dans le potager de fines herbes, coupant des tiges de ce qui allait accompagner le loup de mer du soir, aux côtés de notre mère qui arrachait des pousses de mauvaises herbes et de notre hôtesse qui retirait délicatement des radis de la terre, je me surpris à penser que j'étais sereine. Je n'avais pas ressenti ce tel état depuis plusieurs mois, et des larmes se mirent à couler sur mes joues, pleurant malgré moi la perte de notre vie londonienne, mais aussi ce que j'avais gagné en sérénité et en paix ici, dans le sud de la France. Je pleurai en douceur et en silence; si ma mère et notre hôtesse s'en rendirent compte, elles n'en firent aucun cas et continuèrent paisiblement leur travail dans le jardin. Quand je me fus calmée, je proposai notre hôtesse d'aller couper quelques fleurs des champs pour les mettre dans un vase sur la table de la cuisine; elle me donna un sécateur et je m'en fus, sautillant dans les hautes herbes, suivie par le chien de notre soeur qui, pendant que nous travaillions dans les potagers, suivait nos moindres gestes d'un oeil curieux mais las, couché en boule près de nous. Je marchai jusqu'au bord du petit bois que j'avais contourné lors de ma balade à cheval quelques semaines plus tôt et me mis à couper quelques coquelicots, boutons d'or, cosmos et pâquerettes. J'avais appris les noms de ces fleurs au hasard des promenades auxquelles notre hôtesse nous avait conviées, notre mère, ma soeur et moi; c'était devenu notre havre de paix, notre moment préféré pendant lequel nous bavardions gaiement. Nous avions chacune nos sujets favoris : Clara s'époumonait sur notre père et notre frère, profitant de leur absence pour se lamenter à leur propos, plus spécifiquement Julian qui avait arrêté de la suivre dans ses aventures lorsqu'ils n'étaient pas à l'école; il avait commencé un apprentissage chez le charpentier du village, où il allait tous les samedis et quelques soirs par semaine, fasciné qu'il était par le bois et les constructions. Notre mère, elle, s'extasiait sur les jeunes pousses qui se montraient le bout du nez dans notre jardin, elle qui n'avait jamais jardiné de sa vie. Notre hôtesse nous apprenait plusieurs mots français, plus particulièrement les herbes et les fleurs sauvages que nous croisions aléatoirement lors de nos sorties, et de mon côté, mon sujet de conversation favori était les chevaux et je posais plusieurs questions à notre hôtesse, qui alimentait une amitié durable avec la femme du maréchal ferrant depuis quelques décennies. Elle répondait au meilleur de ses connaissances et avait même invitée cette dame à nous rejoindre à quelques reprises. Madame ferrant, comme on l'appelait, m'avait souvent proposée d'aller dîner chez eux, mais je m'étais rétractée à chaque fois, prétextant quelque chose à faire chez nos hôtes, par peur que notre père me l'interdise.


Notre père et Julian, aidés par notre hôte et quelques hommes du village, avaient commencé à bâtir la charpente de notre future maison, qui allait être pourvue de deux étages et d'une cave au sous-sol, où nous allions pouvoir entreposer de la nourriture fraîche et des bouteilles de vin, les vignobles abondant dans les parages. Nous en avions même visité un, invités par le frère d'un vigneron qui allait acheter quelques bouteilles de vin chez lui. Nous ne nous habituerions jamais à la grande générosité des habitants de Carry-le-Rouet; notre voisinage était des plus sympathiques et les habitants de Londres ont beau être affables, ils ne vous proposeront jamais de partager un repas. La réserve typiquement londonienne ne nous manquait certainement pas, sur le bord de la mer, dans un village provençal où les voisins se disaient affectueusement bonjour tous les matins, où notre famille était invitée chaque semaine à dîner chez le charretier du village, le curé, le maréchal ferrant, quelques pêcheurs qui nous vendaient des poissons, le vigneron du village voisin, etc, et où notre père s'était trouvé un travail de traducteur la semaine de notre arrivée, grâce à des connaissances d'amis des voisins de nos hôtes. Tout le monde dans le village se connaissait! c'était une nouveauté pour nous, et même si nous avions été légèrement déstabilisés les premières semaines par le rythme de vie provençal plus lent que celui des Anglais, nous avions fini par nous fondre dans les habitudes de vie relâchées de Carry-le-Rouet.

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