Chapitre 3

Le premier matin de notre nouvelle vie se révéla assez tranquille : nous devions être levés de bonne heure pour faire le ménage parmi les malles transportées avec nous depuis Londres. Nous avions laissé derrière le plus gros de notre barda, les lits et matelas, meubles, lampes et batterie de cuisine; cet attirail allait nous rejoindre vers le milieu de l'automne, lorsque notre future maison serait construite. En attendant, nous avions beaucoup de choses à déballer. Après avoir englouti un petit-déjeuner rapide, j'ouvris ma première malle : après quelques robes, jupes, jupons et petits manteaux, ma main effleura un tissu rêche. J'avais mis la main sur ma paire de pantalons d'équitation! À Londres, j'avais pris des cours d'amazone, mais n'avais jamais été confortable dans la position très inhabituelle et peu naturelle prise par les femmes sur un cheval; j'avais été rapidement séduite par la position masculine, et il avait fallu plusieurs semaines à mes parents pour me trouver un instructeur qui m'enseignerait cette façon de monter à cheval. Aucun homme n'avait voulu me montrer cette position outrageante pour une femme! Ma tenace mère finit par me dégoter un instructeur inhabituel : une dame, anciennement prostituée, qui s'était fait remarquer pour sa beauté fine et élégante, par un homme riche; celui-ci lui avait demandé sa main après quelques mois de fréquentation et l'avait transformée en femme du monde. Elle avait tout de même gardé quelques façons de son ancienne vie et parlait parfois comme un charretier, et c'était la seule femme que je connaissais qui montait à cheval comme un homme, de façon très chic même. J'avais appris à la vitesse de l'éclair et c'était l'un de mes petits bonheurs.


Retrouver mes pantalons d'équitation parmi mes bagages fut une expérience émouvante : de nombreux souvenirs de Londres revinrent à ma mémoire, et avec eux la voix rude de mon ancien professeur. Après avoir versé quelques larmes, je me décidai à enfiler la paire de jodhpurs et à trouver un cheval. Les malles qui restaient pourraient bien attendre! En bas de la volée de marches que je descendis à toute allure, je remarquai à peine notre hôtesse, qui me regarda d'un air ahuri. J'avertis ma mère, croisée à la porte de la maison, que je partais une heure ou deux en randonnée, et sortis de la demeure. Je restai interdite sur le pas de la porte : les passants me dévisageaient, les hommes avec concupiscence et les femmes avec dégoût. Après quelques minutes d'hésitation, je pris sur moi et descendis les trois marches qui menaient à la rue. Les regards que je croisais sur mon chemin étaient fuyants et j'entendais chuchoter des insanités à propos de mon habit. Malgré l'expérience semblable vécue à Londres, je me sentis démunie et n'osai regarder personne, marchant rapidement et les yeux vers le sol. Je finis par trouver une écurie, où un jeune garçon nettoyait les stalles des chevaux. Un homme se planta devant moi et, me regardant de haut en bas, me demanda d'un air rêche ce que je faisais dans son domaine. J'en perdis mon français, et ma volonté faillit tomber; je rassemblai tout mon courage et dit un mot, un seul : "horse?" L'homme me regarda comme si j'avais dit une grossièreté puis s'en fut. Le garçon d'écurie n'avait rien manqué de l'échange, et me fit signe de le rejoindre dans la stalle qu'il nettoyait : "Je te conseille celle-ci", me dit-il en pointant une jolie pouliche dont la robe était brune, avec des taches blanches parsemées ici et là. Il me montra où étaient les selles et les brides, puis retourna à son travail comme si de rien n'était. Encore sous le choc, je pris le temps de brosser la jument et de lui dire des mots doux à l'oreille pendant ce temps, pour l'habituer à ma voix. Après avoir posé la selle sur son dos et placé la bride sur sa tête, je remerciai le garçon et sortis le cheval de l'écurie. Comme elle était petite, je pus monter facilement sur son dos sans tabouret, et regardai autour de moi. Un champ où paissaient ses compères attira mon regard, et je cliquai ma langue sur mon palais en appuyant doucement sur les flancs de ma compagne de sortie pour la faire avancer. Elle répondit en hochant la tête de haut en bas puis avança avec un pas sautillant; elle était encore très jeune et ne devait pas être montée depuis bien longtemps! Je tournai la tête vers l'écurie, où je vis le garçon s'appuyer sur sa fourchette et me regardait en rigolant. Il m'avait piégée! Ou du moins, il avait essayé... ce n'était pas le premier jeune cheval que je montais, et j'avais plusieurs cordes à mon arc. Il me fallut quelques secondes pour lui montrer qui était la maîtresse; elle finit par s'habituer à mon poids et à mes consignes puis avança calmement vers ses camarades qui broutaient tranquillement dans le champ. Certains d'entre eux levèrent la tête vers nous mais aucun d'entre eux ne bougea, trop occupés à remplir leur ventre d'herbe grasse et tendre.


Je gardai ma monture au pas longtemps, pour que nous prenions le temps de nous habituer l'une à l'autre. Quand je la sentis plus calme et sensible à mes mouvements, je la fis trotter. Elle avait un trot régulier mais sautillant, ce qui ne m'empêcha pas d'apprécier grandement l'expérience. Nous passâmes un petit ruisseau et finîmes par atteindre un sous-bois où de jeunes pousses délicates commençaient à se pointer le bout du nez. Je décidai de le contourner, puis poussai la jument au galop. Ce fut un moment enivrant : je sentais ses muscles tressaillir là où mes jambes serraient contre sa peau et mes mains sur sa crinière, et à un moment, nous ne fîmes qu'une seule et même créature. Nos émotions et nos sensations se parlaient sans filtre et nous nous comprenions comme si nous étions des soeurs de sang. Après quelques minutes qui parurent des secondes, je mis fin à la chevauchée et descendis de cheval, tremblante encore de bonheur. Je n'avais pas vu de nom à la porte de la stalle de la jument : je décidai de l'appeler Fougue. Après un court repos, nous retournâmes tranquillement vers le village. Le garçon d'écurie me regarda d'un air ahuri pendant que je faisais entrer la jument dans sa stalle. En riant sous cape, j'enlevai à ma compagne sa bride et sa selle, la nettoyai et la brossai jusqu'à ce que sa robe luise de propreté. Heureusement, l'homme effrayant ne se montra pas, et je rentrai à la maison sans remarquer les villageois qui me dévisageaient avec horreur.

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