Chapitre 2

Mis à jour : janv. 2

Nous entamions enfin notre dernier périple! Direction la Provence et notre emplacement final : Carry-le-Rouet, village comptant moins de 2 000 âmes. Notre père avait été obscur quant à la raison de notre départ, mais il ne nous avait encore rien dit sur les raisons qui l'avaient poussé à choisir cette destination particulière. Pourquoi un village si lointain? J'ai dû me poser la question une bonne centaine de fois depuis l'annonce de notre déménagement, et notre mère et moi n'avions cessé de spéculer à ce propos depuis que nous avions commencé à faire les bagages. Était-ce un exil? Notre père, si humble et professionnel à son travail, n'aurait jamais pu faire une bêtise si importante qu'elle nous aurait obligés à l'exil! Si ce n'était pas relié à son emploi à la banque, peut-être était-ce à cause de la politique? Pourtant, la Grande-Bretagne en ce début du XXe siècle était loin d'être en guerre! L'Europe vivait près de quatre siècles de paix, ce qui, économiquement parlant, lui avait donné un élan exceptionnel. Les raisons de notre départ n'étaient donc pas d'ordre économique non plus. Notre père avait-il été l'objet de menaces? Un homme si doux et respectueux envers les gens, ce n'était pas possible. Nous avions épuisé nos théories quant aux raisons le poussant à nous faire quitter le pays pour habiter un si petit village éloigné.


Sur le chemin, notre conducteur croisa une connaissance qui provenait de notre destination, endroit qui, justement, se profilait à l'horizon après quelques heures de route sans heurts. Après des amabilités échangées entre les deux hommes, notre conducteur nous présenta comme « la famille anglaise », appellation surprenant grandement le passant, mais malgré la curiosité qui, manifestement, le démangeait, il ne posa pas de questions et nous souhaita la bienvenue avec chaleur et un accent chantant. Cette mélodie parlée, qui fit presque apparaître la Méditerranée devant mes yeux, allait nous accompagner tout au long de la dernière heure de route : nous passâmes près de bergers avec leurs moutons et leurs brebis, de charretiers menant leurs chevaux avec douceur et fermeté, d’agriculteurs et de fermiers accompagnant leurs bêtes pour les vendre ou les abattre, et tous ceux que nous croisions nous disait un bonjour mélodieux.


Nous arrivâmes avec contentement à Carry-le-Rouet, où notre père avait réservé une chambre pour quelques mois chez un habitant, le temps de construire une maison sur l’un des terrains qu’il avait acheté avant notre départ. Les voisins de notre hôte habitaient à plus d’un mille de chez lui, son terrain s’étendant sur au moins trois milles carrés. Le cœur du village était constitué d’une église, d’une place de marché en face, de quelques petites maisons charmantes et de l’école qui faisait également office de mairie du village. Tout près du centre se trouvait un petit port où peu de bateaux étaient amarrés, puisque la saison actuelle était peu favorable aux marins; nous allions en voir bien davantage dans les mois suivants. Les habitants se retournaient tous sur notre passage, surpris par la « famille anglaise » dont l’arrivée avait été annoncée par des gamins qui s’étaient empressés de nous aider à déballer nos bagages devant la maison de notre hôte. Celle-ci était coquette et comptait deux étages, ce qui était rarissime d’où nous venions. Notre hôte, que nous allions tous appeler dans le futur « Monsieur Pierre », était très fier de son habitation, qu’il avait construite de ses mains lorsqu’il avait quitté la maison familiale pour se marier avec sa belle Georgette.


En ce mois d’avril, nous étions habillés trop chaudement pour cette destination sur le bord d’une mer où nous allions pouvoir nous baigner deux mois plus tard. Ce fut un plaisir de pouvoir se changer, et je profitai de ce moment pour me peigner les cheveux, enlever ma jupe de laine et opter pour une robe de printemps, avec des gants de laine moins chauds qui montaient jusqu’aux coudes. Ayant remarqué que les femmes du village ne portaient pas ou peu de chapeaux, je me fis un chignon lâche et laissai quelques mèches s’en échapper. Je brossai les cheveux de notre sœur qui n’en pouvait plus de rester assise et n’attendait qu’une chose : explorer le village de long en large avec notre frère, ce qui voulait dire dans son langage, fouiner jusque dans les granges des habitants et nous rapporter un ou deux chatons qu’elle aurait « empruntés ». Clara était fière de ses trouvailles, mais à 10 ans, elle n’était plus tout à fait une enfant et notre mère ne savait plus que faire d’elle et de ses folies. Notre frère Julian, à 13 ans, savait se comporter comme un homme, mais elle l’encourageait parfois à se joindre à ses mésaventures. Sans surprise, dès que je la lâchai, elle sauta comme un ressort et s’en fut, accompagnée du benjamin qui devait, à la demande de notre mère, garder un oeil sur la cadette. J’aidai mes parents à monter les bagages au second étage, où se trouvait la double chambre qui allait devenir notre foyer pendant les mois à venir.


Une heure ou deux plus tard, la faim commença à se faire sentir chez tous les membres de la famille, incluant Clara et Julian qui étaient revenus de leurs pérégrinations avec un chiot qu’ils avaient trouvé grelottant de froid, et qui en effet faisait pitié à voir. Monsieur Pierre accepta gentiment la présence du pauvre animal, qui allait devenir le meilleur ami de Clara et la suivrait partout. Notre premier repas provençal allait rester longtemps dans nos souvenirs : accompagné de tomates, de pousses de printemps surnommées asperges et de chou, le merlu était présenté en entièreté dans notre assiette, de la tête à la queue! Monsieur Pierre et Madame Georgette s'étant montrés plus qu'accueillants, il était naturel que nous mangions l'entièreté du contenu de nos assiettes, découvrant des saveurs inconnues et surprenantes. Il ne fut pas difficile d'ailleurs de tout dévorer, nous étions affamés! Clara profita quand même de quelques moments d'inattention des convives pour donner quelques morceaux de poisson et de peau à son chiot, qui n'en perdit évidemment pas une bouchée. Si nos hôtes l'avaient aperçue, ils n'en montrèrent rien et se déclarèrent heureux de nos appétits. Il était maintenant temps de s'installer pour la nuit, la soirée étant très avancée. Nous fûmes contents de nous coucher dans des lits dont les matelas étaient remplis de plumes, et je dormis comme un bébé en cette première nuit dans notre nouveau logis.

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