Chapitre 1

J'avais 17 ans quand nous avons quitté notre Grande-Bretagne natale, pour déménager définitivement dans une région peu fréquentée du sud de la France. Les raisons de notre départ étaient obscures; notre père était un homme respectable, gagnant bien sa vie comme employé de banque à Londres, alors que notre mère, femme au grand coeur, s'occupait de la chambre familiale et de sa couvée avec fermeté, mais également avec douceur et joie de vivre. Nous avions un piano au rez-de-jardin et il ne se passait pas une soirée sans que la musique retentisse dans notre demeure. Nous partagions la maison et les W.C. extérieures avec cinq autres familles, chacune d'entre elles vivant dans une grande chambre. Nous étions heureux… jusqu'à ce que notre père nous apprenne que nous devions partir, au plus froid de l'hiver 1910-1911; ses explications confuses furent accueillies avec consternation par la maisonnée. Nous devions nous expatrier le plus rapidement possible, avant le printemps qui nous semblait pourtant si lointain. Mais pourquoi la France? Comme nous parlions couramment la langue étrangère grâce à nos professeurs tenaces et patients, ce pays avait semblé le meilleur endroit où déménager, nous avait dit notre père.


Le départ nous avait été annoncé en février et nous quittions Londres avec un cheval et une montagne de bagages moins de deux mois plus tard. Nous ne le savions pas, mais nous ne devions jamais revoir notre patrie. La traversée de la Manche en paquebot nous parut longue et pénible, mais le premier regard que nous avons pu jeter sur Dieppe en fut un d'émerveillement. Sur le quai, les femmes portaient, par-dessus leurs cheveux lâchement attachés, d'adorables petits chapeaux avec quelques plumes qui, ma mère et moi l'apprendrions plus tard, provenaient de la mode parisienne; ils s'harmonisaient à la perfection avec le tailleur qu'elles arboraient fièrement, la tête haute. Les hommes, presque tous habillés de jais ou de gris, semblaient fades à côté de ces dames qui paraissaient tout droit sorties d'un théâtre. Le tumulte était assourdissant quand nous montâmes sur le pont pour sortir du bateau : nous dûmes attendre plusieurs heures avant de pouvoir descendre à terre. Le quai nous sembla bondé et notre père dut jouer des coudes parmi la cohue pour finalement trouver un cheval, une charrette et un homme qui nous transporteraient jusqu'à Paris, première halte de notre long périple. Nous devions ensuite nous arrêter quelques jours à Dijon où une connaissance de notre père nous hébergerait, tous les cinq, puis nous entreprendrions notre dernière partie du voyage vers Carry-le-Rouet, village côtier surplombant la Méditerranée, mer dont nous avions vaguement entendu parler dans nos cours à l'école anglaise.


Après une heure de recherche ardue dans la cité parisienne, nous finîmes par trouver une auberge où nous devions partager un lit. Notre père décida de nous laisser nous reposer sur le petit matelas, nous trois et notre mère; nous le trouvâmes profondément endormi sur une chaise le lendemain matin. Notre aubergiste nous avait trouvé un transport vers Dijon la veille au soir; nous devions être fin prêts à 7h00 pour rencontrer l'homme et sa carriole à la porte de l'auberge. En arrivant à proximité de Troyes, sur le chemin vers notre second arrêt en terre française, le trafic se fit plus dense. Des drapeaux tricolores, symbole de la France, étaient brandis par des femmes en tenues de travail; les hommes suivaient, arborant leurs costumes du dimanche. Nous allions apprendre quelques heures plus tard que la révolte des vignerons de la Champagne, région française qui nous était alors inconnue, avait atteint son apogée la journée de notre passage à Troyes, le 9 avril 1911. Nous devions ensuite entendre notre conducteur grommeler des insanités contre les vignerons tout au long de la route vers Dijon. Notre mère, saisie de stupeur, nous bouchait les oreilles, par peur que nous entendions de mauvais mots sortir de la bouche de l'homme, et poussait notre père du coude, pour qu'il encourage notre chauffeur à arrêter de dire des bêtises, par pitié!


L'arrivée à Dijon fut accueillie avec soulagement pour la majorité d'entre nous, sauf notre jeune frère, qui était ravi des insultes prononcées par notre charretier et s'efforçait de les répéter sous cape pour les connaître par cœur. Ce dernier nous déposa à l'entrée de la ville, qu'il ne faisait que contourner pour continuer son chemin jusqu'à la Suisse, où il achetait des marchandises pour les revendre à prix fort aux citadines de Paris, prêtes à payer un montant extravagant pour des boutons de chemise destinés à leur mari, ou encore des colifichets colorés qu'elles ajouteraient à leur coiffure. La petite ville qu'était Dijon nous parut bien tranquille en comparaison avec notre Londres vive et gaie, mais nous étions loin d'être déçus de cette quiétude, qui mettait un baume adoucissant sur nos cœurs d'expatriés. Quelques larmes dues à la fatigue furent même versées sur le visage de ma mère, qui paraissait exténuée. Nous trouvâmes rapidement l'homme qui devait nous héberger pour trois jours et nous prêtait deux chambres dans sa maison, ce qui nous semblait un véritable luxe, après le lit unique de l'auberge à Paris et les longues heures passées dans une charrette où tout repos était impossible!


Ma première nuit se passa sans rêve et je m'éveillai, le lundi au matin, fraîche comme une rose malgré ma tristesse. Notre mère avait retrouvé sa vigueur habituelle et s'acharnait sur les nattes de ma cadette, dont les cheveux étaient loin d'être dociles et bouclaient avec acharnement. Elle me laissa sa place sans résister, mes doigts de fée faisant des miracles avec la tignasse de ma sœur. Je lui fis un chignon un peu lâche, sur le modèle des coiffures féminines que j'avais vues sur le quai de Dieppe quelques jours plus tôt. J'enviais ses jolies boucles rebondies, blondes et atteignant presque ses reins; mes cheveux étaient désespérément plats, d'un coloris roux qui me faisait rougir par son éclat. J'étais loin de passer inaperçue, seule… mais à côté de ma sœur, je devenais invisible à tout un chacun. Notre frère, lui, possédait des cheveux châtains et parfaitement disciplinés, que notre mère attachait sur sa nuque avec un ruban de feutre bleu. Lorsque nous furent prêts tous les trois, nous descendîmes rejoindre nos parents, qui déjeunaient dans la salle à manger; un véritable festin nous attendait! Nous qui étions habitués à la simple tranche de pain dans une soupe et à un verre de lait, nous nous retrouvions devant des tartines où le beurre était grassement étalé, accompagnés d'un breuvage que notre hôte nomma "café au lait", qui nous était jusqu'alors inconnu. Je trouvai son goût parfaitement amer, ce qui me titilla les papilles gustatives et m'enchanta. Les tartines beurrées me remplirent l'estomac et je dus m'avouer vaincue trop rapidement, incapable d'avaler une bouchée de plus après avoir dévoré deux tranches. Les heures suivantes furent passées à déambuler avec nos parents dans les rues envahies de passants; nous découvrîmes lors d'un petit en-cas dans un pub, la moutarde dont les Dijonnais sont si fiers. Mon frère la trouva si forte qu'elle lui monta au nez et ne pouvant l'avaler, il la recracha dans son assiette, ce qui nous attira des regards mauvais. Nous retournâmes vers la maison où nous étions logés pour une courte sieste, notre mère, notre sœur et moi, tandis que notre frère et notre père discutaient d'agriculture avec notre hôte et sa femme. Nous allions en effet habiter sur une ferme à Carry-le-Rouet, où nous allions tous mettre la main à la pâte pour travailler la terre et nous sustenter de ses produits. Notre jeune frère et notre sœur iraient à l'école du village, mais j'allais devoir aider mes parents sur la ferme, en m'occupant des animaux que nous achèterions après nous être définitivement installés et en cuisinant avec ma mère pour toute la famille.


Notre repos à Dijon nous fit le plus grand bien; nous commencions à apprécier la chaleur et la générosité des Bourguignons, habitants de la Bourgogne, la région française dont Dijon faisait partie. Nous allâmes visiter le Musée des Beaux-Arts de la ville, où des personnes d'origines variées se rinçaient l'œil devant d'admirables œuvres d'art. Nous y avons croisé des Anglais, des Allemands, des Italiens et même des Américains, qui osaient traverser un fleuve entier pour s'offrir le luxe dijonnais quelques jours. Il fut finalement temps de quitter nos hôtes, qui nous offrirent plusieurs pâtisseries et en-cas pour la route. Un de leurs amis avait offert de faire la route avec nous; nous avions déjà acquis deux chevaux et une vache laitière pour notre ferme. Les bagages suivraient sur une charrette conduite par un homme dijonnais qui faisait plusieurs allers-retours par mois entre la Bourgogne et la Provence pour vendre ses produits fins locaux chez des habitants provençaux. Il nous offrit, à notre sœur, notre mère et moi, des bijoux délicats que nous n'oserions jamais porter, sauf lors d'occasions spéciales qui ne se présenteraient sans doute jamais. Les bals sont rares dans un village côtier de Provence…

35 vues0 commentaire

Posts récents

Voir tout

Chapitre 7

Notre père était revenu depuis déjà trois semaines lorsque le mois d'août arriva avec douceur et clémence; les nuits étaient agréablement fraîches et les journées un peu moins chaudes que celle du moi

Chapitre 6

Le vert tendre des premières pousses des feuilles s'était transformé en vert forêt depuis quelques semaines lorsque nous pûmes récolter nos premiers légumes, sans compter les radis que nous avions déj

Chapitre 5

Les journées suivantes, je me tins plutôt discrète; ne voulant pas inutilement impatienter notre père, malgré sa sérénité coutumière qui s'était semble-t-il envolée depuis l'annonce de notre départ de

© 2023 by Natasha Miller. Proudly created with Wix.com